De septembre 2024 à mars 2026, le Défi Innovation Circulaire – Éolien a soumis un seul enjeu industriel – que faire des matériaux d’éoliennes en fin de vie au Québec – à un entonnoir d’innovation international : 66 solutions évaluées provenant de 13 pays sur 4 continents, 19 retenues, 4 lauréats sélectionnés par un jury de l’industrie et 2 projets pilotes industriels lancés avec 350 000 $ CA de financement. Voici le récit complet du fonctionnement de cet entonnoir, organisé par Cycle Momentum et RECYC-QUÉBEC avec le soutien de la Banque Royale du Canada.

Points clés

  • Un appel de candidatures international de six semaines, à l’automne 2024, a attiré 66 solutions provenant de 13 pays – la preuve qu’un enjeu régional de matières résiduelles peut mobiliser un bassin mondial d’innovateurs.
  • Un jury de l’industrie a sélectionné 4 lauréats parmi 9 finalistes : HPSH, FibeCycle et Innord/Geomega, du Canada, ainsi que Blade-Made, des Pays-Bas.
  • Les lauréats ont intégré un programme d’accélération de 12 mois composé d’ateliers, de diagnostics, de maillage et de structuration du financement.
  • Deux projets pilotes ont été lancés en mars 2026 avec 350 000 $ CA : 135 000 $ de partenaires privés, 200 000 $ de sources publiques et 15 000 $ des start-ups lauréates elles-mêmes.

Pourquoi l’industrie éolienne avait-elle besoin d’un défi d’innovation?

Les premiers parcs éoliens commerciaux du Québec ont été installés à la fin des années 1990, et les 1 985 éoliennes érigées depuis atteignent peu à peu la fin de leur durée de vie de 20 à 25 ans. La majeure partie d’une éolienne se recycle par des filières établies – acier, cuivre, électronique –, mais les pales, fabriquées en fibre de verre, en fibre de carbone et en résine thermodurcissable, sont encore massivement enfouies, faute de filières de recyclage adaptées à grande échelle. Les volumes rendront bientôt cette situation intenable : les matériaux du secteur éolien devraient passer de 2 562 tonnes en 2021 à plus de 124 000 tonnes par année d’ici 2030, soit une hausse de cinquante fois en neuf ans. Nous analysons ces projections en détail dans notre article de données sur les déchets de pales d’éoliennes au Québec.

Aucun exploitant n’est à lui seul responsable de cet enjeu, et c’est précisément ce qui le rend difficile. Les déchets de pales retombent sur celui qui démantèle ou renouvelle son parc le prochain, les technologies de recyclage n’en sont qu’à leurs débuts, et la rentabilité dépend de volumes qu’aucun parc éolien ne contrôle individuellement. La réponse, décrite dans notre présentation de l’approche collaborative pour la circularité de l’éolien, a été de bâtir d’abord une coalition, puis de lancer la recherche de technologies.

Comment le défi était-il structuré?

Le défi a réuni trois catégories de participants autour d’un même entonnoir. Cycle Momentum et RECYC-QUÉBEC ont initié le programme, et la Banque Royale du Canada a apporté un soutien financier à son développement et aux projets pilotes. Six Alliés de Mission industriels – Boralex, EDF Solutions Électriques, Hydro-Québec, Innergex, Kruger Énergie et Wind Power Solutions – y ont engagé leur expertise, leurs sites et du cofinancement. Les partenaires de l’écosystème – l’AQPER, le CRIBIQ, le PARI CNRC et PRIMA Québec – ont étendu la portée du programme aux communautés des énergies renouvelables, de la bioéconomie et des matériaux avancés.

L’entonnoir lui-même suivait un calendrier défini :

  • Appel de candidatures international (du 17 septembre au 29 octobre 2024) : 66 solutions évaluées, provenant de 13 pays sur 4 continents.
  • Présélection et entrevues (du 30 octobre au 18 novembre 2024) : 19 solutions retenues pour une évaluation approfondie.
  • Jury de l’industrie (19 et 20 novembre, puis 10 décembre 2024) : 9 finalistes ont présenté leur solution; 4 lauréats ont été sélectionnés.
  • Programme d’accélération (de janvier 2025 à janvier 2026) : douze mois d’ateliers, de diagnostics techniques, de maillage industriel et de structuration du financement.
  • Lancement des projets pilotes (mars 2026) : HPSH et FibeCycle ont amorcé des projets pilotes industriels financés, avec le soutien des partenaires industriels et de l’écosystème.

Qui sont les lauréats, et que développent-ils?

Les quatre sélections du jury couvrent des voies distinctes pour sortir les pales de l’enfouissement, et c’était voulu : à ce stade du marché, ces voies demeurent des hypothèses, et un portefeuille d’approches génère plus d’information qu’un pari unique.

  • HPSH inc. (Canada) transforme les pales en fin de vie en fibres, poudres et granulats destinés à de nouvelles formulations de béton – y compris pour les fondations de nouvelles éoliennes, ce qui boucle la boucle au sens le plus littéral. Son projet pilote est présenté dans notre article sur le projet pilote de recyclage de HPSH.
  • FibeCycle (Canada) convertit les résidus de pales en ecoFibers, puis en ecoFRP, un composite recyclé à haute performance. Le projet pilote valide la recyclabilité à l’échelle industrielle et quantifie les réductions de CO2 – voir le projet pilote de FibeCycle.
  • Blade-Made (Pays-Bas) donne une seconde vie aux pales démantelées sous forme de mobilier urbain – une voie de réemploi qui évite entièrement le retraitement.
  • Innord/Geomega (Canada) recycle les éléments de terres rares, s’attaquant aux aimants et aux minéraux critiques contenus dans la nacelle plutôt qu’à la pale.

L’annonce des lauréats, en décembre 2024, fait l’objet de notre article de présentation des lauréats; cette étude de cas s’intéresse à ce qui a suivi : transformer une décision de jury en projets pilotes opérationnels.

Pourquoi le format du défi fonctionne-t-il pour les enjeux de matières résiduelles industrielles?

Les concours d’innovation à prix sont un mécanisme ancien qui connaît un renouveau méthodique. Nesta, qui a mené plus de 30 concours à prix ayant attiré plus de 7 000 innovateurs, soutient qu’ils conviennent aux problèmes dotés d’objectifs clairement définis, qui gagneraient à être abordés sous un angle neuf et qui pourraient réalistement attirer de nouveaux acteurs. C’est une description précise du problème des pales, où la « solution » en place est l’enfouissement et où les technologies pertinentes sont dispersées entre la science des matériaux, la construction et la chimie. Les organismes publics sont arrivés à la même conclusion : le programme d’innovation ouverte du NIST recourt aux concours à prix précisément parce qu’ils laissent les innovateurs déterminer le « comment », en attirant des entreprises, des chercheurs et des particuliers extérieurs à l’industrie qui porte le problème.

Les chiffres du défi éolien le confirment. Sur 66 candidatures, la majorité provenait de l’extérieur du Québec, et deux des quatre lauréats abordent le problème sous des angles qu’aucun exploitant éolien n’aurait précisés dans un appel d’offres – le mobilier urbain et la récupération des terres rares. Un appel d’offres classique produit des soumissions conformes; un défi bien mené produit des options dont l’acheteur ignorait l’existence.

Le second avantage du format est le partage du risque. Aucun Allié de Mission n’a eu à miser seul sur une technologie de recyclage non éprouvée. La structure en coalition a réparti le coût de la veille, de l’évaluation et des projets pilotes entre six partenaires industriels, des bailleurs de fonds publics et les start-ups elles-mêmes – une structure que nous détaillons dans notre article sur le montage du financement de 350 000 $ des projets pilotes.

Qu’a apporté l’année d’accélération?

Les douze mois entre la sélection et le lancement des projets pilotes constituent la partie la moins visible du programme, et sans doute la plus déterminante. Remporter le vote d’un jury ne rend pas une technologie déployable; la phase d’accélération existait pour combler cet écart. De janvier 2025 à janvier 2026, les quatre lauréats ont réalisé des diagnostics techniques avec les équipes d’ingénierie des Alliés de Mission, participé à des séances de maillage qui ont jumelé chaque technologie aux exploitants dont elle aurait besoin pour la matière première et les sites, et travaillé à la structuration du financement réunissant les volets provincial, fédéral et privé des budgets des projets pilotes.

Cet ordre des étapes est délibéré. Les projets pilotes négociés avant une phase d’accélération ont tendance à hériter des hypothèses de départ de la start-up : une mauvaise spécification de matière première, un coût de référence irréaliste, un site incapable d’accueillir l’équipement. En réalisant d’abord les diagnostics, les deux projets pilotes lancés en mars 2026 ont démarré avec des critères de réussite convenus, des hôtes engagés et des budgets confirmés, plutôt que de découvrir ces lacunes en cours de route. C’est aussi pourquoi le programme a abouti à deux projets pilotes lancés à partir de quatre lauréats, plutôt qu’à quatre protocoles d’entente au point mort : l’année d’accélération a filtré selon la capacité de déploiement en conditions réelles, et pas seulement selon le mérite technique.

Qu’est-ce que le défi a concrètement produit?

À l’aune de son objectif déclaré – repérer des solutions technologiques pour les matériaux du secteur éolien et faciliter leur adoption par l’industrie québécoise –, les résultats du défi sont concrets :

  • Deux projets pilotes industriels financés, en cours depuis mars 2026, qui génèrent des données de procédé opérationnelles, des formulations validées, des analyses de coûts et des indicateurs de cycle de vie qui seront communiqués aux partenaires.
  • Un portrait mondial des solutions : 66 technologies évaluées dans lesquelles la coalition pourra puiser à mesure que les volumes augmenteront.
  • Une coalition active d’exploitants, de fabricants, d’organismes publics et d’organisations de recherche qui n’existait pas en 2023 et qui dispose désormais d’un processus reproductible.

Comme l’a souligné Emmanuelle Géhin, PDG de RECYC-QUÉBEC : « Il ne faut pas attendre pour mettre en place des stratégies d’économie circulaire. C’est maintenant qu’il faut agir, pour instaurer des mécanismes qui permettront de gérer les matériaux de la transition énergétique lorsqu’ils arriveront en fin de vie. » Patrick Gagné, PDG de Cycle Momentum, a présenté l’autre moitié de l’équation : « Ce partenariat avec RECYC-QUÉBEC nous permet de catalyser des solutions innovantes qui, non seulement réduiront l’impact environnemental, mais créeront aussi de nouvelles occasions économiques pour le Québec. »

Et maintenant?

Le modèle de coalition a été conçu pour être réutilisé. Les acteurs industriels qui souhaitent avoir un accès privilégié à la prochaine cohorte de solutions validées – et aux données des projets pilotes qu’elles génèrent – peuvent découvrir comment participer grâce à nos services aux partenaires corporatifs.