Le Canada a-t-il sa place sur le radar des investisseurs en technologies climatiques? Pour les quatre investisseurs canadiens réunis à notre dernier webinaire investisseurs, la réponse ne fait aucun doute. Ils ont expliqué ce qui distingue le pays, où se trouvent selon eux les meilleures occasions et ce qui échappe encore à bien des investisseurs étrangers.
Autour de la table virtuelle, animée par Lynn Côté de la Canada Cleantech Alliance : Pascal Drouin (Cycle Capital), Ka-Hay Law (NorthX Cleantech), Mary Dimou (Nadarra Ventures), Alicia Lenis (Chrysalix Venture Capital) et Bryan Watson (CleanTech North).
Ce qu’il faut retenir
- Le Canada joue dans la cour des grands. Onze entreprises canadiennes figurent au plus récent palmarès 50 to Watch du Cleantech Group, et plusieurs autres franchissent le cap du laboratoire vers l’échelle commerciale.
- Des atouts qu’on sous-estime. Universités solides, corridor québécois des semiconducteurs, savoir-faire en minéraux critiques, électricité propre et abordable : les entreprises canadiennes partent avec une longueur d’avance.
- Chaque dollar privé travaille deux fois. Le financement public vient souvent égaler l’investissement privé à parts égales, surtout pour la recherche en amont et la mise à l’échelle.
- Un écosystème qui se serre les coudes. Bailleurs de fonds non dilutifs, fonds de capital de risque et bancs d’essai unissent leurs efforts pour rendre les entreprises de technologies de rupture prêtes à recevoir de l’investissement.
- L’industrie en redemande, souvent sans le savoir. Les technologies propres irriguent désormais l’agrotech, l’eau, l’efficacité industrielle et les minéraux critiques. Hier, les start-ups devaient pousser leurs solutions; aujourd’hui, c’est l’industrie qui vient les chercher.
- Nées pour l’international. Les start-ups canadiennes en technologies climatiques ne visent pas seulement le marché d’ici : elles pensent mondial dès le premier jour.
Voici l’essentiel de la discussion. Les propos ont été traduits, révisés et condensés.

Pourquoi investir au Canada?
Lynn : Nos auditeurs viennent des quatre coins du monde. Commençons simplement : pourquoi devraient-ils investir au Canada?
Pascal (Cycle Capital) : Les raisons ne manquent pas. Il y a d’abord les incitatifs, qui sont nombreux, et ça compte. Nous avons une expertise technique de très haut niveau et un excellent réseau d’universités pour faire germer l’innovation. Le cadre juridique est très stable. Et ce qui séduit beaucoup d’investisseurs européens, c’est la porte d’entrée sur l’ensemble du marché nord-américain.
Mary (Nadarra Ventures) : Ici, nos dollars privés vont beaucoup plus loin, parce que le financement public vient la plupart du temps égaler notre mise, à parts égales. C’est particulièrement vrai pour la recherche en amont, la plus difficile, et pour la mise à l’échelle.

Ka-Hay (NorthX Cleantech) : Les technologies climatiques canadiennes ont déjà le vent dans les voiles, des tout premiers stades jusqu’aux entreprises en croissance. Le dernier palmarès 50 to Watch du Cleantech Group comptait 11 entreprises canadiennes sur 50. C’est la preuve de la vigueur de nos universités, qui produisent beaucoup de propriété intellectuelle et les talents pour la commercialiser.
Lynn : C’est deux à trois fois plus que tout ce qu’on a connu. Et le portrait n’a plus rien à voir avec celui d’il y a dix ans : on y trouve de la prévention des incendies, des matériaux et de la chimie verte.

Alicia (Chrysalix Venture Capital) : J’investis en pré-amorçage et en amorçage, donc j’arrive tout de suite après la R-D universitaire. On ne mesure pas assez le potentiel du Canada sur ce plan. Pour une économie du G7 de notre taille, nous frappons fort en propriété intellectuelle et en R-D.
Qu’est-ce qui vous enthousiasme en ce moment?
Mary : Pour nous, tout ce qui peut remplacer un produit chimique de synthèse mérite qu’on s’y intéresse. Nous avons récemment investi dans Opalia, une entreprise québécoise qui isole des cellules mammaires pour produire du lait, alors que l’élevage figure parmi les plus grands émetteurs de GES de la planète. Dispersa, une autre entreprise québécoise de notre portefeuille, fabrique des biosurfactants, l’agent moussant des détergents et des savons. C’est la seule version au monde entièrement issue de résidus.
Pascal : Ce qui nous enthousiasme fait aussi un peu peur : tout l’écosystème de l’IA. L’IA consomme énormément d’énergie, les centres de données poussent comme des champignons et attirent des capitaux considérables. Ce qui nous intéresse, ce sont les technologies en périphérie : des semiconducteurs plus efficaces, de meilleurs systèmes de refroidissement, des transferts de données plus performants. Et elles n’exigent pas forcément de lourds investissements en immobilisations, ce que les fonds de capital de risque n’aiment généralement pas.
Alicia : Les minéraux critiques. Nos grandes industries des ressources ont nourri des universités fortes en géologie, en génie minier et en sciences de la Terre, et il en sort des start-ups très prometteuses. Certaines affichent déjà des revenus importants. Et des programmes de bancs d’essai comme NORCAT permettent de tester sa technologie dans une vraie mine.
Ka-Hay : Je regarde d’abord les entreprises qui prouvent qu’on peut passer du laboratoire à l’échelle commerciale. Moment Energy est née dans un laboratoire de l’Université Simon Fraser il y a environ sept ans; elle vient d’inaugurer la plus grande installation au monde de reconversion de batteries de véhicules électriques usagées en stockage d’énergie. À plus long terme, ce qui me réjouit, c’est de voir des pans du financement qui fonctionnaient en vase clos, comme le financement non dilutif et le capital de risque, travailler main dans la main pour préparer les entreprises de technologies de rupture à l’investissement.
Bryan Watson : Ce qui me stimule le plus, c’est le décloisonnement des technologies propres. Quand nous avons démarré en 2008, c’était un secteur à part. Aujourd’hui, on les retrouve en agrotech, dans les minéraux critiques, en efficacité industrielle. Elles sont devenues l’infrastructure de nombreuses industries. Avant, il fallait pousser la technologie vers le marché. Aujourd’hui, dans les minéraux critiques, c’est le marché qui la réclame.
Ce que les investisseurs ne voient pas encore
Pascal : Au Québec, il y a le corridor des semiconducteurs, fruit d’une collaboration entre l’Université de Sherbrooke et le C2MI, un grand centre technologique où l’on peut aller du prototype jusqu’à la production de séries d’essai, avec IBM et Teledyne DALSA de l’autre côté de la rue. La recherche se fait dans les universités, des entrepreneurs l’amènent sur le marché et tout un écosystème d’experts aide à transformer un fichier CAO en véritable produit.
Ka-Hay : Le réseau électrique propre du Canada. Le prix de l’électricité rend de nombreuses technologies émergentes concurrentielles, surtout en électrochimie. Des entreprises s’en servent pour transformer le CO₂ en molécules industrielles et réduire leur dépendance aux matières premières pétrolières. Dans le contexte géopolitique actuel, c’est un véritable atout pour la résilience des chaînes d’approvisionnement.
Mary : La capacité de fermentation progresse partout au pays. Le Verschuren Centre, en Nouvelle-Écosse, réalise des lots de 1 000 litres, et des installations capables de traiter 50 000 litres sont à venir. Les laboratoires humides se multiplient aussi, notamment en Ontario. Et pour la première fois en carrière, depuis environ deux ans, je vois des universités négocier leurs ententes de propriété intellectuelle directement avec les entreprises. Pour les investisseurs, les tables de capitalisation deviennent beaucoup plus simples.

Questions du public
Que pensez-vous de la position commerciale actuelle des États-Unis?
Alicia : Les start-ups canadiennes en technologies climatiques ne se bâtissent pas pour le marché canadien, mais pour les marchés mondiaux. Nos entreprises de technologies minières ont des clients au Canada, en Amérique latine, aux États-Unis et dans d’autres territoires miniers. Elles pensent mondial dès le départ.
Bryan Watson : Il est aussi question d’une bonification du crédit d’impôt en fonction du contenu canadien en technologies propres, qui devrait se retrouver au budget. Plus une entreprise s’approvisionne au Canada, plus le crédit devrait être généreux.
Au-delà des crédits d’impôt, comment aborder le financement de projets?
Ka-Hay : Il y a un réel mouvement, avec NorthX, MaRS, Cycle et d’autres investisseurs, pour aider les entreprises de technologies de rupture à bâtir le montage financier de leur toute première installation commerciale, et à y réfléchir dès l’étape du projet pilote. Nous voyons aussi de plus en plus d’acteurs du financement de projets et d’équipement s’intéresser au Canada.
Faut-il être une entreprise canadienne pour accéder à ces programmes?
Bryan Watson : Pas pour les crédits d’impôt de l’économie propre, du moment que le bien de technologie propre se trouve au Canada et que l’entreprise y paie ses impôts.